Quand les savoir-faire ouvrent de nouveaux horizons

Dans les métiers d’ennoblissement des matières souples, l’innovation ne consiste pas à rompre avec la tradition. Elle naît souvent d’une parfaite maîtrise du geste, d’une connaissance intime des matières et d’une curiosité permanente.
Tester, détourner, adapter, améliorer : dans les ateliers des Ennoblisseurs, l’innovation se vit au quotidien, parfois discrètement, mais toujours avec la même ambition : faire évoluer les savoir-faire pour répondre aux usages contemporains, repousser les limites de la matière et atteindre un niveau de précision toujours plus élevé.
Nouvelles matières, nouveaux usages, nouveaux outils, nouvelles collaborations : les artisans du collectif et leurs partenaires expérimentent sans cesse pour inscrire leurs métiers dans leur époque.
Quatre exemples illustrent cette dynamique à leur manière :
Karen Grigorian, Maître plisseur à la Maison du Pli, Anne Anquetin à la Passementerie Verrier, Virginie de Luca à la Maison Fey et Fried Frères, partenaire des Ennoblisseurs, à travers les perles recyclées Jablonex.
Maison du Pli
« Je ne dis jamais non, on fait un essai. »
Chez Maison du Pli, l’innovation commence souvent par une demande inattendue. Des designers arrivent avec des algues, du plastique, des boyaux, du métal. Demain peut-être du crin de cheval et de la peau de mouton. Là où d’autres verraient une contrainte, Karen Grigorian y voit avant tout un terrain d’expérimentation.

Maison du Pli + Samuel Tomatis
« Le plus surprenant, c’est le boyau. Et pourtant, ça se plisse très bien », sourit-il.
Dans l’atelier, le geste reste globalement le même, mais chaque matière impose ses propres règles : les algues sont fragiles, le plastique se déforme si la vapeur est trop forte, certains métaux s’oxydent ou perdent leur tenue. Il faut alors adapter le rythme, l’humidité, la précision du pli, tester encore, recommencer.
Certaines expérimentations ouvrent des perspectives inattendues. Les algues plissées ont déjà donné naissance à des luminaires. D’autres projets explorent le packaging ou la scénographie. Le vêtement n’est plus le seul terrain d’expression du plissage.
Chez Maison du Pli, l’innovation avance aussi grâce aux accidents. Un pli en biais né d’une erreur peut devenir une nouvelle idée. Une matière jugée incongrue révèle finalement des qualités insoupçonnées.
« Tout ce qu’on m’amène se plisse très bien, même si au début l’idée me paraît étrange. »
Karen Grigorian aime cette part d’inconnu. Chaque nouvelle matière enrichit son regard, pousse l’atelier à réfléchir autrement et oblige à sortir des habitudes.
L’innovation devient alors une manière de faire vivre le plissage bien au-delà de ses usages historiques.
Passementerie Verrier
« On ne peut pas vivre sur le passé. »
Pompons, galons, franges, cordes : à la Passementerie Verrier, les gestes se transmettent depuis plusieurs générations. Mais pour Anne Anquetin, préserver un savoir-faire ne signifie pas le figer.
« La passementerie était sortie des codes contemporains. Il fallait lui redonner une place dans les intérieurs d’aujourd’hui. »
Depuis sa reprise de la maison, elle développe une approche plus ouverte de la passementerie, en dialogue avec le design et l’architecture intérieure. L’objectif : sortir ces savoir-faire de leurs usages classiques pour les rendre désirables auprès d’un public qui ne maîtrise pas forcément le vocabulaire de la passementerie, mais qui est sensible à sa texture, à son relief, à sa présence décorative.
La passementerie devient alors un véritable matériau de création.
Elle habille des miroirs avec Pierre Gonalons, des tabourets avec Uchronia, des luminaires avec Hauvette & Madani, des tapis, des valets, etc.

Passementerie Verrier + Marion Stora (à gauche ), Uchronia (à droite)
Derrière ces collaborations, il y a beaucoup de dessin, de recherche et de prototypage.
L’atelier explore de nouvelles façons de faire vivre les galons et les franges dans des objets contemporains, tout en conservant les gestes historiques qui font l’identité de la maison.
« Notre défi est de continuer à faire vivre ces techniques dans les prochaines décennies. »
Pour Anne Anquetin, l’innovation n’est donc pas un effet de mode. C’est une condition essentielle pour permettre à la passementerie de continuer à exister, à séduire et à dialoguer avec son époque.
Maison Fey
« Être curieux de tout et ne s’empêcher de rien. »
Chez Maison Fey, l’innovation ne se limite ni à la matière ni au design. Elle touche les outils, les techniques, les méthodes de travail et même la manière de penser le geste artisanal.
Virginie de Luca revendique une approche très libre de l’artisanat, rien n’est considéré comme immuable.
Dans les ateliers, le cuir dialogue avec des techniques empruntées à l’ébénisterie ou à la cordonnerie. Les outils côtoient le geste manuel. Certaines étapes de découpe sont réalisées avec des machines capables d’atteindre une précision impossible à obtenir à la main.
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Maison Fey + Elliott Barnes (à gauche), Lou Dupala (à droite)
Mais pour Virginie de Luca, il ne s’agit jamais de remplacer l’artisan.
« La machine fait du standard. La main doit intervenir là où elle apporte une véritable valeur ajoutée. »
Cette recherche permet d’obtenir des finitions toujours plus fines et régulières, particulièrement dans l’univers du luxe où la perfection doit être reproductible.
L’innovation sert aussi à améliorer les conditions de travail dans l’atelier, notamment en réduisant certains gestes répétitifs responsables de troubles musculo-squelettiques.
Chez Maison Fey, la technologie devient donc un outil au service du geste, et non son opposé.
Cette remise en question permanente pousse aussi l’entreprise à explorer de nouvelles techniques. Sur le parchemin ou le galuchat, les méthodes issues de la maroquinerie sont confrontées à celles de l’ébénisterie pour trouver des solutions plus précises, plus propres, avec moins de déchets.
« Dans l’artisanat, on remet parfois peu en question les règles établies par l’histoire. Nous cherchons au contraire à explorer de nouvelles façons de faire. »
Pour Virginie de Luca, l’innovation est avant tout un état d’esprit : rester curieux, observer d’autres univers et ne jamais considérer une technique comme définitivement acquise.
Fried Frères
Quand la matière elle-même devient innovation
Chez Fried Frères, l’innovation commence avant même le geste. Elle se joue dans le choix de la matière.
Les perles de verre Jablonex trouvent leur origine en Europe centrale, berceau historique d’une tradition verrière vieille de plusieurs siècles. Aujourd’hui, elles se réinventent à travers une approche plus responsable, sans rien perdre de ce qui fait leur singularité : transparence vibrante, jeux de lumière subtils et richesse des couleurs.

Issues de verre recyclé, ces perles montrent qu’une matière peut évoluer sans renoncer à ses qualités esthétiques ou à son pouvoir décoratif.
Assemblées, elles deviennent relief, rythme, ornement.
Elles captent la lumière, la diffusent et transforment la perception d’une réalisation.
À travers ce choix, Fried Frères illustre une autre forme d’innovation : celle qui consiste à faire évoluer les matières premières elles-mêmes, pour répondre aux enjeux contemporains tout en préservant l’excellence attendue dans les métiers d’art.
Parce qu’un savoir-faire d’exception commence souvent bien avant l’atelier, dans la compréhension intime de la matière.
Innover pour faire durer
À travers leurs démarches respectives, Maison du Pli, Passementerie Verrier, Maison Fey et Fried Frères montrent que les métiers d’ennoblissement sont tout sauf figés.
Ils expérimentent, adaptent, détournent, croisent les techniques, réinventent les usages ou explorent de nouvelles matières pour continuer à surprendre et répondre aux attentes d’aujourd’hui.
Chez les Ennoblisseurs, l’innovation n’efface jamais le geste. Elle lui ouvre simplement de nouveaux territoires d’expression.
Innover, pour les Ennoblisseurs, ce n’est pas rompre avec le passé : c’est lui offrir de nouvelles formes d’expression.


